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Mode éthique

L'industrie de la mode face aux questions éthiques

Partie 1: Comment fonctionne l’industrie de la mode

Cet article correspond à la première partie de notre étude L’industrie textile face aux questions éthiques, réalisée en partenariat avec Sciences-Po, publiée en 2015.

L’étude est téléchargeable dans son intégralité en PDF sur le lien suivant :

L’industrie textile face aux questions éthiques.

 

L’article ci-dessous couvre les points suivants:

I- Une industrie historique qui a subi des changements brutaux depuis les années 1980

A- Une industrie très sensible à la mondialisation.

B- L’ouverture des échanges.

C- Une nouvelle organisation mondiale de la production textile.

Le modèle de la fast-fashion.

Pourquoi cette ouverture ?

II- Les déséquilibres inhérents à ce modèle de fonctionnement

A-     Le dangereux mélange entre production en masse et de désindustrialisation.

B- Opacité dans la fabrication des vêtements.

C- Une déresponsabilisation des marques de mode.

III.         Les gagnants et les perdants de ces transformations.

Le piège de la comparaison historique.

L’incendie de New York de 1911, ou l’ « instant T-shirt ».

IV- Quels sont les enjeux d’ordre éthiques de l’industrie de la mode?

A-     Une distorsion des principes économiques soulève des questions d’ordre éthique.

B-     Cette distorsion se retrouve juridiquement avec la question de la responsabilité.

C-     Une question morale : avec le pouvoir viennent les responsabilités.

D-         Cohérence avec nos valeurs et notre politique internationale.

Les enseignements du Rana Plaza.

 

I- Une industrie historique qui a subi des changements brutaux depuis les années 1980

 

Dans cette étude, pour donner une vision d’ensemble du secteur, nous qualifions d’industrie textile toute la filière, de la filature à la confection. Le textile et l’habillement sont désignés par commodité sous le terme générique d’« industrie textile ». Malgré des différences entre les industries de filatures, d’ennoblissement et de confection et certaines problématiques spécifiques, des grandes tendances similaires nous permettent de penser cette industrie dans sa globalité.

 

Fleurons des économies du Nord au 19e et 20e siècle, ayant joué un rôle particulier dans la révolution industrielle, et le développement des pays industrialisés, ce secteur a subi des mutations particulièrement brutales depuis les années 80. Ces changements majeurs sont principalement liés au contexte économique mondial qui a profondément changé. Cette industrie, que l’on peut qualifier de traditionnelle, n’a pas tant évolué d’un point de vue technique. En revanche, les bouleversements qu’elle a subis sont principalement de nature externe. Ce sont les changements de l’économie mondiale qui ont profondément modifié cette industrie qui a eu le redoutable honneur d’ouvrir la voie à la libéralisation des échanges mondiaux.

  1. Une industrie très sensible à la mondialisation
  2. Une industrie intensive en main d’œuvre peu qualifiée et nécessitant relativement peu d’investissements

 

L’expression secteur ou industrie textile-habillement englobe de façon très large plusieurs activités de la chaine de production allant de la filature à la confection. Malgré la diversité des activités existante, cette industrie est dans l’ensemble intensive en main d’œuvre peu qualifiée. Les innovations techniques ne touchent qu’une faible part de l’industrie qui s’appuie majoritairement sur la main d’œuvre.

 

–           La confection emploie des techniques de production simples – nombreuses opérations de manutention et de manipulation des articles, et efficace à petite échelle : l’automatisation est circonscrite à la coupe et au convoyage. Et même si des innovations ont amélioré l’efficacité de la production aux différentes étapes du processus – coupe automatique introduite en 1969- la chaine d’assemblage reste très intensive en main d’œuvre.

  • Tout en étant intensive en main d’œuvre, la fabrication textile demande un investissement en capital plus important que la confection. Le textile – filature, tissage, ennoblissement – utilise des équipements plus lourds et demande une technicité de plus importante, surtout depuis la création de nouveaux produits – Gore tex, Lycra, tissus « intelligents ». Le parc des machines dans les filatures et les unités de tissage ont nécessité un certain investissement pour se moderniser à mesures des évolutions des besoins en tissus techniques.

 

 

  1. Une forte sensibilité à la mondialisation

 

Ainsi, dans son ensemble, la filière textile-habillement est une industrie à forte intensité en main d’œuvre peu qualifiée et, si elle se cantonne au traitement de fibres classiques, n’a besoin que de peu d’investissements. Elle est ainsi très sensible à la concurrence des pays en voie de développement offrant une importante main d’œuvre peu qualifiée à très bas coût. Le capital nécessaire pour lancer une production, notamment dans la confection, fait qu’il n’y a quasiment pas de barrière d’entrée. La fabrication d’habillement est donc très mobile et la production se déplace selon les critères clés suivant qui permettent de minimiser les coûts :

  • coûts horaires de la main d’œuvre,
  • droits de douanes,
  • proximités avec le client final, la distance étant mesurée par les coûts de transports (mais le textile n’est pas une marchandise pondéreuse) et surtout par les délais.

 

 

  1. L’ouverture des échanges

 

  1. Une ouverture progressive des échanges

 

Face à la forte concurrence des pays asiatiques au début des années 70 dans l’industrie textile-habillement, des quotas ont été mis en place pour limiter les importations et permettre à l’industrie textile européenne de s’adapter à cette nouvelle concurrence. Les quotas ont été progressivement levés à partir de 1986, jusqu’à l’être totalement au 1er janvier 2005, comme prévu dans le  l’Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements (ATV) signé en 1995.

 

Les dates clés de l’ouverture des échanges dans l’encadré page suivante.

 

1974 : signature de l’Arrangement multifibres (AMF) mettant en place un système de quotas d’importation bilatéraux et sélectifs à l’entrée aux marchés de la plupart des pays développés.

1986 : début du cycle d’Uruguay dans le cadre du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) aboutissant à l’ouverture du commerce extérieur international avec l’abaissement des droits de douanes et la réduction des quotas.

1994 : signature des accords de Marrakech qui avaient prévu, pour le secteur du textile-habillement, un retour progressif à l’ouverture des échanges entre 1995 et 2005. Ces accords mettaient fin aux restrictions quantitatives pour l’ensemble des pays de l’OMC.

2001 : adhésion de la Chine à l’OMC.

Janvier 2005 : les quotas sont complètement démantelés.

10 juin 2005 : signature d’un accord prévoyant la réintroduction de quotas sur dix catégories de produits jusqu’à la fin de 2007.

5 septembre 2005 : signature d’un second accord à Pékin, pour libérer les 87 millions d’articles bloqués dans les ports européens lors de l’été 2005.

2006 : remise en place de quotas sur une dizaine de catégories de produits.

1er janvier 2008 : suppression des quotas sur la dizaine de produits restants.

Sources : Insee

 

  1. Le coût horaire du travail dans le secteur textile

 

cout main d'oeuvre horaire industrie textile

cout du travail industrie textile

Source :Fédération de la maille et de la lingerie fév. 2013

 

Le coût de la main d’œuvre est considéré en relation avec la productivité pour évaluer le coût que représente la main d’oeuvre pour réaliser un produit. Bien que la productivité soit plus faible dans les pays proposant un bas coût de main d’œuvre, l’écart des salaires avec les pays occidentaux est tel que, dans cette industrie intensive en main d’œuvre, il ne peut être compensé.

Par exemple, le coût horaire du travail est plus de 62 fois plus elevé en France qu’au Bangladesh. Dans les conditions techniques actuelles, un tel écart ne peut être compensé par la différence de productivité.

 

  1. La baisse des couts de transports

 

 

Evolution du coût des transports

couts transports industrie mode

Sources : travaux de Sid’Ahmed Ould Khou, présentés lors de la 16eme journée doctorale en transport, pour l’Institut des Sciences de l’Homme, du CNRS Lyon.

 

Le coût de transport – en y intégrant les délais de livraison – est une donnée essentielle dans le choix de la localisation de la production. Ainsi, la progression des salaires en Chine a rendu la Roumanie et la Bulgarie attractives, qui ont des salaires bas, et une proximité avec les marchés européens qui permet d’économiser sur les coûts de transport et surtout de raccourcir les délais.

 

 

C-   Une nouvelle organisation mondiale de la production textile

 

  1. Une nouvelle répartition mondiale de la production

 

« Dès qu’une pièce demande plus de 10 minutes, sa fabrication est délocalisée »

– Jean Yves Le Floch, président d’Armolux, qui a su conserver sa production en France.

 

Avec l’ouverture des échanges, la production textile s’est rapidement délocalisée vers les régions du monde offrant une main d’œuvre abondante et à bas coût, notamment vers les pays d’Asie. Ainsi, au début des années 2010, l’Asie représente plus de 80% des exportations mondiales du marché textile-habillement, contre 15% pour l’Europe.

 

Part des importations et de la production française dans les ventes d’articles d’habillement et de cuir en France

 

importation production France  textile

Source : Insee

 

Fin des années 50, quand un Français dépensait l’équivalent de 100 euros en habillement, 73 euros étaient pour la production française, et 1,7 euros pour les importations, la somme restante étant la marge.

 

En 2006, la répartition avait radicalement changé : 27 euros pour la production française, et 37 euros pour les importations, le reste étant pour la marge, qui a augmenté de 10 euros.

 

La part des dépenses « made in France » dans les ménages  français a quasiment été divisée par 3, et la part des importations a été multipliée par 22.

 

Ainsi, les importations représentent près de 40 % des ventes d’habillement et de cuir en 2006, contre 2 % en 1960.

Depuis 2000, la Chine est devenue le premier fournisseur d’habillement de la France (en valeur).

 

La production de la branche industrielle de textiles, habillement, cuir et chaussures ne cesse de diminuer : subissant la concurrence internationale et les délocalisations, elle a quasiment chuté de moitié sur la période 2000-2011.

production textile francaise

 

La production localisée dans les pays dits développés correspond dorénavant à celle qui s’est orientée vers des produits haut de gamme, et parfois très techniques, tels le sport, la lingerie, ou les tissus à usage industriel.

 

A l’opposé, on constate la forte croissance de l’industrie de l’habillement au Bangladesh.

importation textile bangladesh en france

 

 

Évolution de l’industrie de l’habillement au Bangladesh

production textile bangladesh

Source : Collectif de l’éthique sur l’étiquette

 

importation francaise textile

Source : federation de la maille et de la lingerie 2013

 

importation textile europe

Source : Eurostats

 

Structure des couts d’un produit fini acheté au Bangladesh par une entreprise

 

 

cout vetement bangladesh mode ethique

On peut donner une image générale de la répartition géographique de l’industrie textile-habillement :

  • les régions rurales transforment la matière première ;

 

  • les régions en développement, ayant les investissements suffisant pour construire des usines modernes produisent le textile. ex : Chine

Le textile – filature, tissage, ennoblissement- utilise des équipements lourds et demande une technicité de plus en plus importante, surtout depuis la création de nouveaux produits – Gore tex, Lycra, tissus « intelligents » ;

 

  • les régions avec une main d’œuvre importante à très bas coût réalisent les taches de confection, notamment l’assemblage de tissus pour des produits basiques des grandes marques de distribution – ex : Bangladesh ;

 

  • les pays développés se concentrent sur les activités de design, marketing, distribution, et la confection haut-de-gamme ou la production de textiles techniques et innovants.

 

 

Le modèle de la fast-fashion

 

La fast fashion, dont l’emblème est Zara, mise sur des probabilités de vente élevée, en réagissant à la demande. Les entreprises de la fast fashion privilégient l’importation des produits issus du proche import au coût de fabrication plus élevé avec des marges inferieures, mais avec des frais logistiques moins élevés. Elles misent sur des probabilités de ventes supérieures, plutôt que des longues séries avec des marges plus élevées mais comportant d’importants risques de décote pour parvenir à écouler les stocks.

Ainsi, Zara ne produit que 35 à 45 % de ses pièces en Asie, et les approvisionnements en Asie correspondent aux « basiques » de la saison (ex : pull noir en hiver).

 

Mais l’expression « fast-fashion » est aussi employée aujourd’hui dans un sens plus large, décrivant la mode low-cost, avec une pression sur les délais, et un renouvellement  continu.

 

Pour décrire les excès de ce business modèle, il est fréquent de trouver à présent l’expression de « mode jetable ».

 

 

 

  1. Nouvelle structure des entreprises de mode occidentale

 

Dans ce contexte de réorganisation mondiale de la production textile, le modèle «sans usine» est dominant pour les enseignes de mode européennes et nord-américaines. Au cours de ces 30 dernières années, on a assisté à une concentration de la distribution, et à un repli des marques de mode sur les fonctions de marketing, de logistique et de distribution.

 

  1. L’entreprise de mode d’aujourd’hui est « fabless »

 

Les marques de mode occidentales sont, dans la très grande majorité, des entreprises sans usine de fabrication. Elles suivent un modèle “fabless”. Cette expression désigne les entreprises qui sous-traitent toute la production auprès des usines, ateliers, ou intermédiaires qui les fournissent. Les marques de mode ont ainsi une relation de client-fournisseur avec les fabricants de vêtements.

 

Les marques ont, pour la plupart, externalisé toute la production, et se concentrent sur les activités qui représentent la plus forte valeur ajoutée :

 

– le design et la création : les marques créent les modèles de vêtements, et passent commande auprès de fournisseurs sur la base d’un cahier des charges. Elles achètent les produits finis dont elles n’ont réalisé en interne qu’une création de prototype ;

 

– le marketing : les marques gèrent toute la communication, la commercialisation des produits. Il s’agit notamment du travail sur l’image de la marque et la gestion des campagnes de publicité ;

 

– la distribution : cela représente la gestion du réseau de magasins physiques et en ligne et suppose une grande maîtrise de la logistique.

 

  1. Avec la concentration de la distribution et la mondialisation, une forte séparation entre les distributeurs et les fabricants.

 

La distribution des produits textiles aujourd’hui s’appuie principalement sur des grands groupes. Le marché de l’habillement est occupé en première position par des chaines de centre-ville (H&M, Zara, Mango, Primark…), et en deuxième position par les grandes surfaces (Carrefour, Auchan,…).

 

La concentration de la distribution donne un rôle majeur à ces grands groupes dans l’industrie textile. Ils représentent les donneurs d’ordre majeurs pour les fabricants. Par exemple, H&M ou Mango, ne possèdent aucune usine en propre, mais passent commandes auprès de fabricants de pays émergeants.

 

industrie textile distribution france

 

En faisant appel massivement aux fabricants asiatiques notamment, la séparation entre les métiers de la fabrication et de la distribution s’est accentuée, reflétant la distance physique entre le lieu de vente et le lieu de fabrication. Les liens avec les fabricants se sont distendus dans une chaine de production éloignée et complexe.

 

Ce phénomène « d’éloignement » vis-à-vis de la fabrication d’un produit n’a pas touché que de grosses multinationales. On peut citer l’exemple des entreprises comme Benetton ou

Mango, avec ces articles de presse parus dans Les Echos en 2000 :

 

« Benetton ou les réalités de l’entreprise virtuelle »

 

Les Echos, 21 mars 2000, p.52.

Ce court article fait référence à un ouvrage récemment paru sur l’entreprise Benetton (F.Fréry, ESCP). Benetton est une entreprise constituée d’un réseau de sociétés individuelles. Elle travaille ainsi avec 450 sous-traitants, mais n’externalise pas la teinture, son cœur de métier. L’entreprise dite virtuelle est avantageuse en termes de coûts, mais nécessite une parfaite maîtrise de la logistique et des techniques de communication et d’information. Elle peut être un exemple pour les entreprises du commerce électronique.

 

« Mango va ouvrir une douzaine de magasins cette année en France »

 

Les Echos, 17 avril 2000, p.18.

La chaîne espagnole de prêt-à-porter féminin mise sur un concept universel, à savoir habiller les jeunes femmes du monde entier à des prix attractifs. Elle possède de nombreux magasins en propre et développe la franchise, possède un savoir-faire logistique, et mène une politique publicitaire active.

 

Des produits Benetton et Mango ont été retrouvés dans les décombres du Rana Plaza.

 

L’éloignement géographique mais aussi l’éloignement en termes de compétences contribuent aux dérives d’ordre social et environnemental de la chaine de production. La méconnaissance de la confection textile et du métier de fabriquant serait une des causes expliquant le faible engagement des enseignes de mode dans ce domaine. Comme le note le PCN français de l’OCDE :

« Les entreprises françaises les plus engagées dans les démarches de conformité sociale sont en général des entreprises de taille intermédiaire dotées d’une compétence industrielle «historique » dans le secteur textile-habillement. »

 

  1. La complexité de la chaine d’approvisionnement

 

 

Dans cette nouvelle organisation de la production mondiale, la fabrication d’un vêtement passe par une multitude d’étapes assurées par des entreprises différentes. L’ONG Yamana a réalisé un graphique représentant la complexité de la chaine de fabrication.

 

Représentation de la filière textile par l’ONG Yamana

 

 

industrie textile chaine approvisionnement

 

 

Pourquoi cette ouverture ?

 

L’ouverture des échanges a eu un effet dévastateur pour les fabricants textiles européens et nord-américains. Comment comprendre les raisons de cette ouverture ?

 

 

  • Des intérêts divergents entre les fabricants et les distributeurs de produits textiles :

Les fabricants redoutent la concurrence des pays asiatiques alors que les géants de la distribution souhaitent importer les produits à bas coût. Ces divergences d’intérêts ont pesé lors des négociations.

 

  • Des T-shirts chinois contre des Airbus ;

Si les pertes sont très brutales pour les fabricants textiles européens, d’’autres secteurs ont au contraire bénéficié de l’ouverture. Le dilemme Airbus contre les tee-shirts chinois mis en exergue par Bo Xilai, ministre chinois, fut symptomatique de la place du secteur au sein de l’UE.

 

  • Soutenir les pays les moins avancés ;

Un soutien au pays les moins avances comme le Cambodge ou le Bangladesh qui a profité du programme « tout sauf les armes ».

 

  • Une ouverture par étape ;

L’ouverture s’est faite par étape, les accords multifibres ont été signés 10 ans avant leur mise en application. Ce délai devait permettre à l’industrie européenne de se préparer à cette nouvelle concurrence des pays émergeants. On peut regretter que cette période n’ait pas été utilisée pour travailler à la conquête de nouveaux marchés. L’ouverture avec la Chine représente une concurrence très élevée, mais aussi un immense marché d’une classe aisée croissante avec un attrait pour le savoir-faire français.

 

II-Les déséquilibres inhérents à ce modèle de fonctionnement

  • Le dangereux mélange entre production en masse et de désindustrialisation

 

Les grandes marques de distribution d’habillement que nous connaissons comme Zara et H&M sous-traitent toutes leurs productions, mais contrairement aux délocalisations industrielles que l’on trouve notamment dans l’automobile, les grandes entreprises de mode ne créent pas d’usines et n’en possèdent pas sur place. Elles se limitent à passer commande en fonction du marché.

 

Les entreprises de distributions, qui réalisent la plus-value la plus importante, n’investissent pas dans des usines.

 

Les fournisseurs, aux moyens plus limités, n’investissent pas non plus car la volatilité des commandes ne donne pas de perspective de moyen-long terme, rentabilisant les équipements.

 

Ainsi, les commandes ne se traitent pas dans des usines, mais dans des immeubles d’habitation mal construits, avec du personnel entassé, et un système de sous-traitance en cascade, dissimulé ou non, pour faire face à des pics de commandes. Le concept même d’industrie dans le domaine de la confection est perverti. Celui qui réalise la plus-value la plus forte, le distributeur du produit, ne porte pas les risques de l’investissement dans l’appareil productif.

 

Malgré la croissance, personne n’a intérêt à investir dans le capital productif du textile au Bangladesh. Les négligences criminelles conduisant à des catastrophes comme celle du Rana Plaza ne sont donc pas étonnantes.

 

  • l’entrepreneur local n’investit pas car :
    • Il n’a aucune vision à moyen terme. Il y a une mobilité extrême des commandes. Un gros donneur d’ordre comme Wallmart ou H&M peut du jour au lendemain ne plus passer commande. Le rapport du PNC francais de l’OCDE évoquait les pratiques de « Forum shopping » qui consistent à changer fréquemment de fournisseurs de manière à exercer une pression à la baisse sur les prix et les délais.

 

  • L’entrepreneur, bien souvent au Bangladesh, n’est pas le propriétaire du local dans lequel les ouvriers travaillent.

 

  • le distributeur, qui tire la plus grosse plus-value, n’a aucun intérêt à court terme à investir dans une usine. Au contraire, la relation client-fournisseur lui donne une totale liberté de changer très rapidement de lieu de production. Ainsi la hausse des salaires des ouvriers du textile en Chine a permis très rapidement de déplacer les commandes vers le Bangladesh. Cette structure permet aux multinationales de se désengager très vite, à moindre frais.

B- Opacité dans la fabrication des vêtements

 

La chaine d’approvisionnement est complexe et nécessiterait des méthodes de traçabilité à la hauteur de cette complexité. Aujourd’hui, le consommateur ne peut savoir comment et par qui son vêtement a été réalisé, et la marque de mode qui vend le produit ne saurait répondre à ces questions.

 

La complexité ne peut être une excuse pour l’opacité.

 

Les grands groupes exploitant ces chaines de production pour en obtenir des avantages en termes de prix ont les moyens techniques et humains d’assurer une traçabilité du produit tout au long de la chaine de production. Mais le sujet ne présente pas d’intérêt suffisamment important pour les distributeurs tant que ce n’est pas une préoccupation de leurs clients.

 

C- Une déresponsabilisation des marques de mode

 

Le monde a changé, et les règles de droit n’ont pas évolué au même rythme, ouvrant des failles béantes sur la responsabilité des entreprises, dans lesquelles les entreprises de mode s’engouffrent. Avec la concentration des distributeurs, et la mondialisation de la production, les règles existantes sur la responsabilité des entreprises ne sont plus adaptées. Une distorsion entre le droit des affaires et la réalité économique s’est opérée.

 

On peut ainsi présenter ce qui permet aux marques de ne pas être tenue responsable devant toute instance juridique quand une usine  produisant leurs vêtements s’effondre.

 

  • La sous-traitance

 

Les marques de mode, pour la plupart, n’ont pas d’usines leur appartenant, mais travaillent avec des fabricants avec qui ils ont une relation de client-fournisseurs. Ainsi, quand les droits fondamentaux ne sont pas respectés au sein d’une usine, la marque de mode qui est cliente se présente comme « victime » des actions de son fournisseur qui ne respecte pas ses attentes.

Il existe pourtant des principes juridiques qui définissent la responsabilité d’une entreprise vis-à-vis de ses sous-traitants, mais ils ne sont pas contraignants, et restent donc aujourd’hui des normes théoriques qui ne permettent pas d’engager réellement la responsabilité du donneur d’ordres.

Les donneurs d’ordres concernés par des accidents dans les usines de confection ont tendance à mettre en avant la responsabilité du fournisseur et se montrent réticents, le plus souvent, à participer à l’indemnisation des victimes et expliquent que leurs fournisseurs les ont trompés et qu’ils ignoraient les raisons de la présence de leurs produits sur les lieux de l’accident.

 

–           L’internationalisation

 

La responsabilité se pose aujourd’hui de façon internationale, mais les groupes ne possèdent pas de personnalité juridique internationale.

 

–           La puissance des groupes

 

Au-delà de l’absence de règles de droits contraignantes adaptées aux enjeux actuels, la puissance des groupes en cause peut aussi être un écueil pour faire respecter le droit. La puissance des multinationales s’exprime en terme juridique – accès aux meilleurs avocats-  et en terme politique- force du lobbying.

 

 

 

Le refus de responsabilité de Carrefour et Auchan

 

2005 – Carrefour et l’effondrement de Spectrum

Carrefour qui était un donneur d’ordre de l’usine Spectrum dont le toit s’est effondré le 11 avril 2005 en faisant 64 morts, avait d’abord argué du fait « qu’il était un client et non pas le propriétaire de l’usine » avant de consentir à contrecœur à indemniser les familles des victimes.

 

2014 – Auchan et le Rana Plaza

Communique de presse de l’enseigne du 3 avril 2014, refusant sa responsabilité :

« Auchan a bien entendu été bouleversé par cet événement, mais la responsabilité de la catastrophe est celle de ceux qui ont obligé les salariés à travailler dans un immeuble ne respectant pas les normes d’urbanisme locales et présentant des risques visibles d’effondrement. Au final, c’est l’enquête menée par le pays qui définira le nom des responsables. »

 

Auchan a finalement  donné son accord en aout 2014 de contribuer au fonds d’indemnisation sous la pression publique.

 

 

III- Les gagnants et les perdants de ces transformations

  1. Les gagnants

 

  1. Les consommateurs

 

Consommation en volume par habitant en France (en euros de 2000)

consommation textile france depuis annees 60

Source : Insee, comptes nationaux

 

 

Une augmentation du pouvoir d’achat du consommateur dans l’habillement. Avec l’augmentation des importations, les prix des vêtements ont baissé, permettant une hausse de la consommation en volume, en même temps qu’une baisse de la part accordée aux dépenses en habillement au sein des ménages.

 

part depenses habillement en france

 

La baisse des prix des articles d’habillement a permis une augmentation du pouvoir d’achat sur cette catégorie de produit pour les ménages résidant en France.

 

Part de l’habillement dans les dépenses des ménages
1960 2000 2006
9.7% 4.4% 3.9%

Source : Insee – Dépenses des ménages en articles d’habillement et de chaussures

 

De 2001 à 2006, le prix des vêtements et des chaussures importés, corrigé de l’inflation globale, a baissé plus rapidement qu’auparavant : – 3,5 % par an, contre – 1,6 % entre 1960 et 2000.

Cela a contribué à réduire de l’ordre de 1,5 point par an l’évolution des prix à la consommation de ces produits, augmentant par voie de conséquence le pouvoir d’achat des ménages résidents en France.

 

 

 

  1. Les grandes entreprises de distribution textile-habillement

 

Production, marges commerciales et importations en France dans le secteur textile-habillement-cuir.

importation - production - marges

Sources : Insee, comptes nationaux

 

Les marges des entreprises distribuant des produits d’habillement ont vu leurs marges progresser, malgré des ventes relativement peu dynamiques.

 

 

 

  1. Les pays en voie de développement /émergents

 

Une des raisons de l’ouverture des échanges pour les pays les moins avancés, comme le Bangladesh ou le Cambodge, est d’aider ces pays à sortir de la très grande pauvreté. D’un point de vue global, l’ouverture au commerce est un levier de développement pour ces pays.

Le Bangladesh a atteint les objectifs du millenium, et toutes les ONG sont d’accord sur le fait qu’un désengagement de leur part dans ces pays serait très dommageable.

 

Le faible taux d’investissement dans le capital productif du pays, et l’esclavagisme de la population rendent cependant difficile de parler de gagnant.

 

Certains économistes mettent en avant le fait qu’en l’absence d’investissement, l’industrie ne connait que de faible progrès en termes de capacité industrielle et de remontée des avantages comparatifs.

 

 

 

  1. Au prix des perdants

 

L’industrie du textile semble être devenue un symbole de la violence sociale.

 

  1. Une perte pour les fabricants textiles, et tous les salariés. Une violence sociale dans la perte des emplois en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Un secteur socialement sinistré en France, suivant le modèle européen et américain.

 

 

En un quart de siècle, la répartition géographique de la production des industries textiles s’est profondément modifiée. L’emploi dans ces secteurs d’activité a fortement diminué en Europe et en Amérique du Nord. À l’inverse, il a augmenté dans des proportions non négligeables en Asie et dans d’autres régions du monde en développement. D’après l’O.I.T (Organisation internationale du travail), la Chine a quasiment doublé ses effectifs dans l’industrie textile depuis 1980. En Europe, les emplois ont diminué dans des proportions très variables selon les pays. La baisse est souvent supérieure à 30 % et peut atteindre 70 % des salariés du secteur dans les pays nordiques. L’Amérique du Nord enregistre également une baisse des effectifs qui ont été quasiment divisés par deux dans le textile et l’habillement.

 

 

L’emploi de la branche « habillement et cuir » diminue quasiment constamment entre 1960 et 2006

consommation emploi

 

 

  1. L’esclavagisme moderne des pays en développement

 

 

La confection des vêtements dans les pays en développement se fait dans des conditions effroyables. Cela fait plus de 30 ans que les reportages dénoncent régulièrement cet esclavagisme moderne, qui rappelle les descriptions par Dickens ou Villermé de la misère ouvrière en Angleterre et en France pendant la révolution industrielle. Loin de s’améliorer, ces conditions apparaissent de pire en pire. Si avant le nombre d’heures et le travail des enfants étaient la source principale d’inquiétudes, aujourd’hui, les ouvriers du textile risquent leur vie dans des usines qui sont des pièges mortels, et travaillent au contact de produits toxiques.

 

 

 

Nombre de blessés et tués lors d’accidents industriels dans le textile depuis 2006

 

 

Année Entreprise Blessés Morts Cause
2013 Usine Tung Hai 8 Incendie
2013 Immeuble Rana Plaza 1000 1135 Effondrement
2012 Smart Export Garments 7 Incendie
2011 Usine Tazreen Fashion 100 à 300 110 Incendie
2011 Eurotex 50 2 Explosion
2010 That’s It Sports Wear Ltd, Hameem group 100 29-33 Incendie
2010 Garib & Garib 50 21 Incendie
2006 Sayem Fashion 50 3 Incendie
2006 Groupe industriel Imam 57 Explosion
2006 Phoenix Building 50 19-22 Effondrement
2006 KTS Textile Industrie 100 84 Incendie
2006 Jamnua Spinning Mill 20 6 Incendie

Sources : Collectif de l’ethique sur l’etiquette

 

 

 

Le piège de la comparaison historique

L’incendie de New York de 1911, ou l’ « instant T-shirt »

 

Suite au drame du Rana Plaza, la comparaison avec l’incendie d’un atelier de confection en plein New York en 1911 a souvent été évoquée dans la presse américaine. Des points communs: 145 victimes, surtout des jeunes femmes, la plus jeune avait 14 ans ; des portes de secours fermées à clés pour éviter les pauses non autorisées ou les vols…

 

Cette comparaison historique ne peut être utilisée pour donner une sorte de linéarité dans le développement industriel, et sous-entendre qu’il s’agit d’une étape inévitable – «L’instant T-shirt » – expression utilisée par un chroniqueur du New York Times pour designer la phase d’essor du secteur textile.

 

La linéarité du progrès que cela sous-entend n’existe pas. Des accidents comme celui de New York en 1911, le Bangladesh en subi de plus en plus, et de plus en plus meurtriers…

Entre 2006 et 2012, avant le Rana Plaza, plus de 700 ouvriers du textile ont trouvé la mort dans des usines. L’incendie de Tazreen – plus d’une centaine de morts – était aussi spectaculaire que celui de 1911, sans pour autant permettre un changement profond dans la législation et les pratiques, comme ce fut le cas aux Etats-Unis au début du 20eme siècle.

 

Les accidents au Bangladesh, au Cambodge, au Pakistan etc… interviennent après des politiques de responsabilisation sociale des entreprises lancées dans les années 90. Le progrès social n’est ni linéaire, ni automatique.

 

 

 

  1. Un produit qui a perdu sa valeur, dans tous les sens du terme ?

 

Les vêtements à très bas prix, en très grand nombre, sont exposés dans des rayons immenses. Le produit est éphémère, les remises en rayons se font toutes les semaines, présentant le vêtement comme un objet périssable, et on parle même de vêtements « jetables ».

 

Le produit est dévalorisé, et le consommateur a perdu conscience que la confection d’un T-shirt prend du temps de travail humain, et n’est pas quelque chose réalisé par une machine…

 

L’éloignement physique et psychologique des réalités d’un métier, qui finalement n’a pas changé depuis des années, a contribué à sa dévalorisation.

 

 

IV- Quels sont les enjeux d’ordre éthiques de l’industrie de la mode?

 

L’émergence de la question éthique dans l’industrie de la mode s’est faite simultanément aux mutations de ces quarante dernières années. Elle a pris de l’ampleur dans les années 90 avec Nike, qui, bien contre sa volonté, est devenu l’emblème des pratiques scandaleuses de cette industrie.

L’apparition de charte éthique chez les distributeurs d’habillement en est une manifestation de ce nouveau sujet. Si l’éthique s’est imposée dans le discours officiel, il ne semble s’agir encore que d’une vague prise de conscience, ou d’un affichage marketing. Les chartes éthiques abstraites ou les codes de conduite ne se traduisent que rarement dans les actes. Les drames humains des ouvriers du textile à travers le monde, mis en avant dans la presse lors d’évènements tristement spectaculaires (effondrement ou incendie d’usine, répression des manifestations des ouvriers dans la violence…) rappellent  que les enjeux éthiques ne peuvent se traiter en signant des engagements de principes au sein des entreprises.

 

Ces questions d’éthique dans l’industrie de la mode peuvent être envisagées en termes :

 

–           économique (A)

–           juridique (B)

–           moraux et politique(C)

 

  • Une distorsion des principes économiques soulève des questions d’ordre éthique

 

Le secteur textile-habillement suit un modèle qui ne respecte pas le principe économique fondamental de l’industrie capitaliste : les bénéfices ne reviennent pas à ceux qui portent le risque. Les bénéfices se construisent au cœur d’un labyrinthe mondial de sociétés intermédiaires et de sous-traitance en cascade, et reportent le risque aux échelons productifs les plus bas. Les bénéfices reviennent principalement aux distributeurs des produits finis, et ils ne supportent pas le risque de l’investissement dans l’appareil productif.

 

Cette façon de refouler les risques sur les fournisseurs, tout en profitant des bénéfices, se traduit très concrètement sur les conditions de travail des ouvriers du textile. Personne ne finance les usines nécessaires, ni n’investit dans la formation du personnel. Les commandes sont traitées au coup par coup, dans des immeubles dangereux non adaptés.

 

 

 

 

  • Cette distorsion se retrouve juridiquement avec la question de la responsabilité

 

La sous-traitance de la fabrication permet aux enseignes de mode de ne pas être juridiquement responsables de la production. Ainsi, face aux scandales sur les conditions de travail de certains ateliers, les enseignes de mode répondent en tant que « victime des dissimulations du fournisseur », ou se plaignent d’un Etat qui ne fait pas appliquer le droit du travail.

 

Il existe dans le droit international des principes de responsabilisation des entreprises vis-à-vis de leurs fournisseurs. En l’absence de règles contraignantes, ces principes ne sont pas appliqués.

 

Il ne s’agit pas de reporter la responsabilité sur les grandes enseignes d’habillement, les acteurs locaux, et les États ont leur devoir d’imposer un droit du travail. Cependant, les entreprises du prêt-à-porter ont une responsabilité dans le sens où elles bénéficient du travail des ouvriers du textile et ont un pouvoir d’influence clé sur leurs conditions sociales.

 

Des travaux juridiques en France et au niveau européen sont en cours. L’objectif est de responsabiliser les grandes enseignes du textile. De façon plus prosaïque : responsabiliser les acteurs qui bénéficient du crime.

  • Une question morale : avec le pouvoir viennent les responsabilités

 

 

La question morale est centrale. Les grandes enseignes de mode bénéficient de la main d’œuvre et possèdent un pouvoir d’influence majeur sur les salaires et les conditions de travail.

 

H&M est le plus gros acheteur de vêtements du Bangladesh, en 2012 le montant de ses achats dans le pays a atteint 1,1 milliards d’euros ; le chiffre d’affaire est de plus de 17 milliards d’euros.

Wallmart est aussi un important donneur d’ordres du Bangladesh:

  • Chiffre d’affaires de 469 milliards USD en 2012
  • PIB du Bangladesh de 140 milliards USD en 2012 ;

 

Dans la négociation des contrats de commande, H&M ou Wallmart ont un pouvoir majeur sur les conditions de travail des ouvriers qui fabriquent les vêtements.

Un tel pouvoir doit s’accompagner de responsabilités qui ne peuvent etre reportées sur un Etat moins puissant.

  • Cohérence avec nos valeurs et notre politique internationale

 

Les pays européens et nord-américain s’affirment comme des représentants des droits de l’Homme. Comment accepter que des entreprises de ces pays occidentaux profitent de la faiblesse des Etats en développement et participent à une forme d’esclavagisme moderne ?

Comment accepter que les magasins soient remplis de vêtements produits dans des conditions qui ne respectent pas nos valeurs?

 

Les enseignements du Rana Plaza

 

 

Le 28 avril 2013, à Dacca,  un immeuble abritant des ateliers de confections, le Rana Plaza, s’effondre causant 1138 morts et 2 500 blessés. Les points clés pour comprendre ce drame.

 

  • La suite d’une longue série d’accidents

Le Rana Plaza n’est pas un épiphénomène mais le point culminant d’une longue série d’accidents industriels. Sous la forme d’incendies et d’effondrements, les accidents graves ont été fréquents au Bangladesh ces dernières années. On peut ainsi citer :

  • Incendie de Tazreen le 24 novembre 2012 – 117 morts et 200 blesses
  • Effondrement de Spectrum le 11 avril 2005 – 64 morts et 80 blesses
  • Et après le Rana Plaza, le 8 octobre 2013, l’incendie de l’usine Aswad Mill.

 

  • Un manque d’investissement dans le capital de production

Le Rana Plaza n’était pas une usine à proprement parler. Il s’agissait d’un immeuble d’habitation utilisé par des entrepreneurs qui, à renfort de générateurs d’électricité installés sur le toit, y ont entassé machines à coudre, rouleaux de tissus et ouvriers.

Cette situation est l’expression de l’afflux de commandes d’habillement vers le Bangladesh, avec une accélération ces dernières années due à la hausse des salaires chinois. Les commandes ont augmenté, mais les investissements en capital pour construire les usines adaptées n’ont pas suivi. Sans un investissement minimum dans les capacités de production, l’industrie de confection au Bangladesh restera dangereuse pour les ouvriers.

 

  • Un mélange de corruption politique et d’entrepreneurs sans scrupules

Suite à ce drame, la Commission anti-corruption du Bangladesh a mis en lumière le non-respect des règles de sécurité dans la construction de l’immeuble, et l’inaction des pouvoirs publics locaux.

« Aucun des codes de construction du pays pour élever le bâtiment ou le transformer en une fabrique de textiles abritant des machines lourdes telles que des générateurs n’a été respecté », a déclaré le porte-parole de la Commission anti-corruption.

Mohammad Sohel Rana, à qui appartenait l’immeuble auquel il a donné son nom, était un membre imminent d’un parti politique local.

 

  • L’inefficacité des contrôles des usines

Le Rana Plaza avait été contrôlé par le BSCI – Business Social Compliance Initiative – peu avant son effondrement. Suite au drame, le BSCI a indiqué que les contrôles sur les bâtiments ne faisaient pas partie de leurs compétences mais que cela relevait des pouvoirs publics (en suivant ce raisonnement, on peut établir, entre autres, que le respect du droit du travail ne relève pas non plus de leurs compétences … le principe des contrôles perd alors son sens).

 

  • Les produits fabriqués au Rana Plaza n’étaient pas que des vêtements à bas prix

Dans les décombres du Rana Plaza, les vêtements retrouvés provenaient principalement de grandes enseignes de distribution offrant des vêtements très bas prix, comme Primark ou des marques vendues dans les grandes enseignes de supermarchés en France. Il y avait également des marques de moyenne gamme qui proposent des prix plus élevés, comme Mango ou Benetton.

 

  • L’absence de traçabilité et de transparence sur la chaine d’approvisionnement des grandes enseignes

Le drame du Rana Plaza a mis en avant le système de sous-traitance en cascade, de sociétés intermédiaires traitant les commandes des grandes enseignes, qui ne savent pas où et comment leurs produits sont réalisés.

Certaines entreprises se sont présentées comme victimes de la sous-traitance dissimulée de leurs fournisseurs, affirmant qu’elles ne pouvaient pas savoir que leurs produits étaient fabriqués au Rana Plaza.

Que la sous-traitance soit dissimulée ou non, selon les principes directeurs de l’OCDE, il appartient au donneur d’ordre un devoir de vigilance envers les actions de son fournisseur.

 

  • Les réactions des grandes enseignes : entre fuite de responsabilité et solidarité

 

Face au scandale des étiquettes de vêtements retrouvées parmi les cadavres, les grandes enseignes ont eu diverses réactions :

 

  • Le déni

Certaines marques ont niées avant de concéder. C’est le cas par exemple de Benetton, qui a reconnu une commande exceptionnelle de chemises, face aux images des vêtements dans les décombres.

 

  • Le refus de responsabilité

Certaines enseignes ont reconnu la présence de leurs produits sur les lieux, mais refusent toute responsabilité, affirmant avoir été trompée par leurs fournisseurs.

 

  • Un devoir de solidarité reconnu par certaines marques

Savoir quelles étiquettes étaient présentes dans l’immeuble du Rana Plaza le jour où celui-ci s’est effondré n’est pas la question centrale. Des marques ont eu l’honnêteté de reconnaitre avoir déjà fait travailler cette usine, même si le jour de l’accident il n’y avait pas de commandes en cours. Les grandes enseignes comme Zara et H&M ont contribué au fond d’indemnisation des victimes, bien que leurs produits ne fussent pas présents dans les décombres, considérant qu’elles se devaient d’être solidaires des ouvriers du textile qui assurent une part majeure de leur production.

 

Dans l’ensemble, la solidarité des enseignes est limitée. Un fond de réparation de 40 millions d’euros a été prévu pour les victimes et leurs familles. Seuls 20 millions ont été reçu pour le moment, plus d’un an après les faits. A l’échelle de la puissance financière des enseignes concernées, les montants demandés par le fonds d’indemnisation sont d’une importance moindre.

 

  • Un manque de considération pour les ouvriers du textile

L’immeuble du Rana Plaza n’était pas seulement occupé par les ateliers de confections. Il y avait également des commerces au rez-de-chaussée et les bureaux d’une banque locale de micro-finance, BRAC. Quand l’immeuble a présenté des signes d’affaissement, et que les murs se sont lézardés, les employés de la banque et les commerçants au rez-de-chaussée ont évacué les lieux. Les employés de banque ont reçu pour ordre de ne pas rester dans l’immeuble. Un ordre inverse a été donné aux ouvriers du textile, après la visite du propriétaire de l’immeuble, sous peine de ne pas être payé.

Au-delà des sommes nécessaires à investir dans l’appareil productif du Bangladesh, une considération plus élevée pour la vie des ouvriers éviterait ces drames.

 

  • Un manque de formation ou d’éducation sur les risques

Une éducation sur les risques, et des formations sont indispensables. Au-delà des ordres de la direction, les personnes chargées de l’encadrement des équipes au sein du Rana Plaza sont restes dans l’immeuble, prouvant une inconscience du risque… Il est probable que les cadres ne seraient pas restes dans l’usine s’ils pensaient qu’ils risquaient leur vie.

 

 

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